dimanche 8 mai 2016

Campagne Sanders : un tournant, par Mathieu Dorgel


Les primaires de l’Indiana, du 3 mai 2016, auraient dû, à en croire les sondages, marquer la fin de la campagne de Bernie Sanders et consacrer, avant la convention démocrate de juillet, Hillary Clinton candidate du parti contre Donald Trump. Mais les choses ne sont pas si simples. 

La situation politique américaine, après la victoire de Donald Trump à la primaire de l’Indiana, se complexifie notablement. Cette victoire, suivie de l’abandon de ses deux rivaux encore en lice, Ted Cruz et John Kasich, en fait le candidat déjà quasiment désigné du Parti Républicain, dont l’appareil ne semble plus disposer d’aucune marge de manœuvre pour éviter sa proclamation lors de la Convention de cet été. 


Le désarroi qui s’empare de manière toujours plus visible des instances du Parti Républicain révèle son incompréhension des ressorts de la campagne « populiste » de Donald Trump. Son incompréhension du fait que son positionnement toujours plus affirmé en tant que parti de la classe dirigeante blanche la plus réactionnaire, tant sur les questions économiques et sociales, que sur les questions raciales, de justice et de répression ou sociétales ne pouvait que le conduire à des défaites comme lors de la réélection de Barak Obama. C’est ce qu’a montré la campagne de Donald Trump, avec toutes ses outrances d’extrême-droite, ses propos à l’emporte-pièce et ses choix économiques qui n’ont aucun sens, y compris pour le développement capitaliste américain. C’est en ce sens, que l’on peut comparer cette campagne avec celle de Marine Le Pen, deux campagnes qui se scrutent et se citent fréquemment l’une l’autre. 

Mais Donald Trump, fort de sa fortune personnelle, n’a demandé d’aide et de support à personne et, en dehors de ses partisans, qui affluent à ses meetings, il ne bénéficie pour l’instant d’aucun soutien, à l’intérieur du Parti républicain, des lobbys ultra religieux ou des groupes de pression « corporate » de la finance ou de l’industrie américaine. 

Cette victoire annoncée de Donald Trump en fait l’adversaire « automatique » d’Hillary Clinton, qui bénéficie même, depuis plusieurs jours du ralliement de plusieurs caciques républicains. 

Pour la campagne de Bernie Sanders, les conséquences de cette situation nouvelle, à laquelle personne ne voulait croire jusqu’à la semaine dernière, sont multiples et contradictoires. Depuis le début des primaires, depuis ses premiers succès et la mobilisation croissante qui se manifestait dans ses meetings et ses initiatives publiques, la campagne de Bernie Sanders s’est inscrite sans réserve dans le cadre des primaires démocrates.

Sanders lui-même a fait le choix, d’abord, de se présenter comme candidat démocrate et non pas en tant qu’ « indépendant », puis d’affirmer que, quel que soit le résultat, il irait jusqu’au bout des primaires et se présenterait à la convention démocrate. 

Aujourd’hui, face à Trump, la tentation, chez les électeurs démocrates, même les plus militants et les plus radicalisés, c’est le vote utile, le regroupement autour de la candidate la mieux à même de rassembler pour battre Trump. Mais, en même temps, le soutien de plus en plus affirmé des lobbys d’affaires et de certains secteurs républicains démontre, s’il en était besoin, qu’ Hillary Clinton est bien une candidate de l’establishment, « corporate » compatible. 

La voie est donc très étroite pour Bernie Sanders et les principaux organisateurs de sa campagne. La primaire de l’Indiana devait, selon les sondages, enterrer sa campagne et assurer la victoire absolue de Clinton. Il n’en a rien été et, même si l’objectif semble incroyablement difficile à atteindre, il faudra attendre la primaire de Californie pour que la partie soit terminée. 

En attendant, les mobilisations locales en faveur de Sanders sont loin de faiblir. Toutefois, le plus vraisemblable, compte tenu de l’impact de la machine démocrate, des super-délégués acquis à Clinton, est que celle-ci l’emporte, en fin de compte. La question se pose alors des suites à donner à cette séquence politique totalement innovante et inattendue. 

Depuis le mois de janvier, plusieurs options sont débattues au sein de la gauche américaine, dans un périmètre plus large que les faibles forces de la gauche radicale. 

Dans un débat publié en février par le magazine Jacobin, un de ses rédacteurs indiquait que le nombre total de militants réellement actifs des organisations de la gauche radicale ne dépassait pas quelques milliers et qu’aucune de ces organisations ne pouvait se réclamer d’une implantation ou d’une audience réellement nationale. 

Ainsi, il semble bien présomptueux de penser que les orientations défendues par telle ou telle, soutien du bout des lèvres pour l’International Socialist Organisation, soutien actif doublé d’un appel à rompre avec le Parti Démocrate pour Socialist Alternative, par exemple, puissent avoir une réelle influence sur la réalité et l’impact des mobilisations de la campagne Sanders. 

Néanmoins, l’ampleur des soutiens apportés à cette campagne, dans le milieu syndical notamment, l’extraordinaire mobilisation de la jeunesse, dans les plus grandes villes bien sûr, mais aussi dans des Etats plus faiblement peuplés et bien moins traditionnellement politisés, sont des facteurs à ne pas abandonner. 

Quelles sont donc les différentes options débattues entre les différents courants, mouvements et organisations qui soutiennent la campagne de Sanders ? Bernie Sanders lui-même affirme qu’il ne se retirera pas avant la fin des primaires et qu’il se rendra à la Convention, soit pour être désigné comme candidat démocrate, soit pour peser de tout le poids de ses délégués sur le programme d’Hillary Clinton. 

Dans le cercle le plus proche de ses conseillers, on commence à avancer l’idée que le plus important aujourd’hui ne sera pas l’élection présidentielle, mais les élections au Congrès et qu’il faut dès maintenant créer, au sein ou en dehors du Parti Démocrate, le débat fait rage, une force politique nouvelle. Jane Sanders a, par exemple, déclaré : « Si Bernie perd, la révolution politique continuera et nous formerons une nouvelle organisation ». 

Dans un de ses derniers meetings, dans l’Oregon, Bernie Sanders a sévèrement critiqué l’inefficacité du parti Démocrate. Déjà, des anciens responsables de la campagne ont décidé de créer une nouvelle structure « A Brand New Congress » (un tout nouveau Congrès) dont le but est de sélectionner des candidats aux élections locales et de faire élire le plus grand nombre possible de personnalités qui partagent les valeurs de la campagne Sanders. 

De son côté, Socialist Alternative a lancé une pétition nationale qui vise à regrouper les partisans de la création d’un nouveau parti, le parti des 99 %. 

Quel que soit les résultats des dernières primaires, la campagne de Bernie Sanders n’est que le début d’un bouleversement politique de grande ampleur aux Etats-Unis. 

Et même si Sanders n’est pas le candidat démocrate, même si, ce qui est le plus vraisemblable, il ne se présente pas contre Clinton comme candidat indépendant, par crainte d’être accusé de favoriser l’élection de Donald Trump, les points de vue « éco-socialistes » seront portés nationalement lors de l’élection présidentielle par le candidat, sans doute la candidate, du Green Party, Jill Stein, qui partage les points essentiels du programme de Bernie Sanders. Ce sont autour des forces issues de la campagne Sanders et du Green Party que se met en marche la renaissance d’une gauche radicale américaine. 

Mathieu Dargel. Ensemble!

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